On est allés voir Heart of the Beast de David Hayer. On pensait voir un film avec un chien. On est sortis en se demandant pourquoi on avait autant besoin des chiens pour parler de nous.
Il y a peu de dialogues dans Heart of the Beast. Et pourtant, beaucoup trop d’émotions pour notre petit cœur. On vous conseille des paquets de mouchoirs, en masse.
Le film est doux et violent à la fois. Il parle de solitude, de guerre, de traumatisme, de survie. Mais surtout de ce lien assez inexplicable entre un humain et son chien. Parce que le chien voit tout : le meilleur de nous mais aussi le pire. Et, assez mystérieusement, il reste.
Le chien n’est plus le figurant mignon
Pendant longtemps, au cinéma, le chien a beaucoup été le bon copain du héros. Celui qui attend à la maison, apporte une dose de mignonnerie ou dont on sait pertinemment que la moindre mise en danger va faire pleurer toute la salle.
Depuis quelques années, il devient de plus en plus souvent autre chose : un point de vue sur l’humain. Et c’est précisément ce qui rend Heart of the Beast aussi fort.
Le chien ne comprend pas nécessairement nos guerres, nos ambitions ou toutes les excellentes décisions qui nous ont menés dans cette galère. Mais il en voit et subit les conséquences. Il voit la peur, la violence, la solitude, les moments où son humain ne parle plus. Et ceux où une main posée sur sa tête semble être à peu près la seule tendresse encore disponible.
Finalement, regarder un humain à travers son chien permet de retirer pas mal de bruit autour. Il ne connaît ni son métier, ni son statut, ni son nombre d’abonnés. Il ne sait pas s’il a « réussi sa vie ». Il sait juste que c’est lui.
La version de nous que personne d’autre ne connaît
C’est peut-être pour ça que les chiens fonctionnent aussi bien pour raconter les humains. Ils ont accès aux coulisses. Nos proches connaissent ce qu’on leur raconte. Nos collègues connaissent une version présentable. Instagram en connaît une autre, généralement mieux éclairée et filtrée.
Le chien, lui, connaît aussi la personne qui pleure dans son canapé à 23h42, celle qui tourne en rond, celle qui a peur, celle qui ne parle à personne pendant des heures, celle qui rentre cassée et n’a aucune envie d’expliquer pourquoi. Il n’a même pas besoin de savoir. Il reste à côté et pose sa truffe fraiche contre son humain.
Dans Heart of the Beast, cette fidélité est presque inconfortable parce qu’elle résiste à tout. Le chien est témoin de ce que l’humain peut avoir de plus violent et de plus tendre. Et continue de lui faire confiance. Franchement, on ne mérite peut-être pas ce niveau de service client.
Oui, le chien aussi traverse nos guerres
Et c’est là que le film pose quelque chose de beaucoup moins confortable. Quand on raconte le chien auprès de l’humain, on le présente souvent comme celui qui aide. Le chien qui rassure, le chien qui accompagne, le chien qui sauve, le chien fidèle qui reste quand tout s’effondre. Mais qu’est-ce que tout cela lui fait, à lui ?
Les chiens sont utilisés par les armées depuis longtemps : détection d’explosifs, recherche, patrouille, protection ou accompagnement de soldats. Ils peuvent être exposés aux mêmes environnements extrêmes : explosions, tirs, blessures, mort, stress prolongé. Et eux aussi peuvent en garder des traces.
Chez certains chiens militaires exposés à des situations traumatiques, des vétérinaires ont décrit des comportements comparables à certains symptômes observés dans les troubles de stress post-traumatique : hypervigilance, évitement, changements de comportement, réactions inhabituelles à certains sons ou environnements. Autrement dit : le chien ne traverse pas simplement notre traumatisme à côté de nous. Il peut lui aussi être traumatisé.
Et ça change légèrement l’image du compagnon héroïque et invulnérable. Il ne se contente pas d’absorber nos guerres, nos peurs et notre violence avant de rentrer tranquillement manger ses croquettes. Lui aussi était là, lui aussi a vécu quelque chose.
Peut-être qu’on raconte de plus en plus nos vies à travers eux
Et puis il y a quelque chose d’intéressant dans la place que les chiens prennent aujourd’hui dans nos récits. Au cinéma, évidemment. Mais aussi dans les campagnes de marques, sur TikTok, sur Instagram. On crée un compte à son chien, on lui donne une voix, une personnalité, des opinions qu’il n’a probablement jamais formulées sur les croquettes sans céréales.
Finalement, à travers lui, on raconte beaucoup de choses sur nous. Notre quotidien, notre couple, notre ville, nos vacances, notre solitude, notre manière de consommer. Parfois même nos valeurs. Bref, notre vision du monde. Le chien est devenu à la fois personnage, narrateur et miroir.
Ce n’est peut-être pas un hasard si cette évolution arrive au moment où sa place dans nos vies change elle aussi. Il voyage avec nous, vient au bureau, s’invite au café, à l’hôtel, parfois au mariage. Il n’est plus seulement celui qui attend que la vraie vie se passe dehors.
Il est dedans. Alors forcément, nos histoires finissent par lui faire de la place aussi.
Et s’il ne restait que lui ?
C’est probablement ce que Heart of the Beast raconte de plus beau.
On peut enlever beaucoup de choses à quelqu’un : ses repères, son confort, ses certitudes, les autres. Et pourtant, tant qu’il reste ce chien à côté de lui, il ne semble pas complètement seul. Pas parce qu’un chien remplace le monde mais parce qu’il peut parfois devenir un monde à lui tout seul. Et peut-être que c’est pour ça qu’on a autant besoin des chiens pour raconter les humains.
Parce qu’ils nous regardent sans connaître tout ce qu’on a inventé pour nous définir.
Ce qui, après Heart of the Beast, nous laisse principalement avec deux questions : pourquoi est-ce qu’ils nous aiment autant ? Mais surtout, est-ce qu’on peut maintenant rentrer tout de suite faire un câlin au nôtre, s’il vous plaît ?
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